Quand l’humanité joue son avenir

Quand l’humanité joue son avenir

« La maison brûle mais nous regardons ailleurs ». La phrase qui ouvrait le discours du Président de la République française lors du « sommet de la terre » à Johannesburg reste toujours dramatiquement juste, y compris pour son propre gouvernement. Les signaux d’alerte qui montrent que l’humanité est à l’un des plus décisifs moments de sa jeune histoire ne cessent de s’allumer mais nous continuons à gérer nos petites affaires, à défendre nos petits intérêts, à mijoter nos petites haines, comme si nous avions l’éternité devant nous. Il nous faut, sur la plupart des grands défis où l’humanité joue son avenir, adopter désormais la méthode du pacte de Genève dont les deux camps de la paix palestiniens et israéliens viennent démontrer la possibilité et l’utilité. Au lieu d’une politique de petits pas à partir de la situation existante, il faut partir du problème et des éléments de sa solution. C’est un processus analogue alors au sevrage et à la cure de désintoxication dont on sait qu’il est infiniment plus efficace que la simple réduction dans la prise de drogue, de tabac ou d’alcool. Mais la drogue cette fois ci c’est celle de l’argent, de l’avoir et du pouvoir.

Il faudrait, pour ne prendre que le seul exemple du défi écologique, organiser un conclave de chefs d’état, leur projeter l’exposition Climax (actuellement à la Villette) et ne les laisser sortir qu’une fois adopté un plan mondial pour réduire drastiquement nos émissions de gaz carbonique allant bien au delà du protocole de Kyoto. Si nous n’avons plus la possibilité, du fait de nos aveuglements antérieurs, d’empêcher un réchauffement de l’ordre de 2° d’ici la fin du siècle, il est de notre responsabilité d’éviter qu’il avoisine ou dépasse les 6° ce qui constituerait un bouleversement aux conséquences incalculables dans tous les domaines de la vie humaine. Le changement radical de nos modes de production, de consommation et de vie n’est plus un sujet de colloque mais une nécessité vitale pour cet homo si peu sapiens qu’il a réussi, en deux siècles de productivisme forcené, à épuiser des ressources écologiques qui ont pris des millions d’années à se former et à dérégler des écosystèmes pourtant vitaux pour sa survie. Comme le note justement Jean Pierre Dupuy dans son livre « Pour un catastrophisme éclairé1 » notre problème , s’agissant des catastrophes, c’est que nous savons qu’elles se produiront si nous continuons cette course de vitesse insensée, mais que nous n’y croyons pas. Comme nous réduisons le principe de précaution à un simple risque statistique potentiel, nous avons toujours plus urgent, plus profitable à faire que de mobiliser nos énergies pour prévenir ces risques. Or ceux ci non seulement s’accumulent mais font système car les défis sanitaires, sociaux, alimentaires, pour ne prendre que les plus criants sont, si on les regarde lucidement, de même nature que les défis écologiques.

C’est l’objet de « Dialogues en humanité2 » que de sonner le tocsin tout en montrant que l’humanité, peut, tout en assurant sa survie, franchir un saut qualitatif décisif dans son histoire et réussir, dans l’ordre de l’humanisation, ce que la vie a su inventer dans l’ordre de l’hominisation. Car il s’en est fallu de peu que le fragile rameau hominien des mammifères ne disparaisse. S’il a pu, malgré sa vulnérabilité, poursuivre sa route, c’est du fait de l’émergence de la conscience et de sa capacité créatrice et adaptatrice inédite. Mais c’est aussi cette conscience réduite à une rationalité instrumentale devenue destructrice qui est à la source des pages les plus noires de l’histoire humaine qui culminèrent dans la solution finale, ce génocide construit comme une entreprise industrielle efficace. C’est donc dans son rapport à elle même, dans sa vigilance à éviter les dérèglements de sa conscience, dans sa lutte contre sa propre barbarie intérieure que l’humanité joue son avenir.

D’où viennent les grands maux de l’humanité ?

L’une des leçons les plus claires des études internationales sur les grands risques de l’avenir est en effet la suivante : la plupart des grands maux qu’une logique de développement durable cherche à combattre : pauvreté, faim, non accès à l’eau potable, soins insuffisants ou inexistants, dérèglements écologiques etc. ne sont pas dus à des raretés physiques, techniques ou monétaires. Selon le PNUD les dépenses de publicité annuelles dans le monde sont dix fois supérieures aux sommes qu’il faudrait mobiliser chaque année pour éradiquer la plupart de ces fléaux.

Les comparaisons n’ont qu’une valeur d’exemple mais elles n’en illustrent pas moins de façon frappante l’utilisation qui est faite des ressources de la planète . Les chiffres suivants, issus du rapport du Pnud3 , illustrent jusqu’à la caricature le décalage entre ces ressources que l’on ne trouve pas pour traiter le nécessaire mais que l’on sait dégager pour s’occuper du superflu. 6 milliards de dollars pour l’éducation, on ne les trouve pas. Mais les achats de cosmétiques aux USA en représentent déjà 8 milliards. L’accès à l’eau et à l’assainissement pour tous exigerait 9 milliards de dollars (évidemment avec des technologies simples et de la main d’oeuvre locale ; si l’on prend les chiffres des multinationales de l’eau il en faudrait dix fois plus). Mais ces neuf milliards restent inaccessibles tandis que, dans le même temps, les achats de crèmes glacés en Europe en représentent 11 milliards. La satisfaction des besoins nutritionnels et sanitaires de base supposerait, elle, 13 milliards ; l’achats d’aliments d’animaux en Europe et aux USA en représente 17 !
Et si l’on évoque cette fois le superflu dangereux, le décalage tourne à l’obscénité :
consommation de cigarettes en Europe (50 Md$), achat de boissons alcoolisés en Europe (105 Md$), consommation de stupéfiants dans le monde (400 Md$) et, last but not least, dépenses militaires dans le monde (780 Md$) !

La prédiction de Gandhi se trouve ainsi vérifiée : « il y a suffisamment de ressources sur cette planète pour répondre aux besoins de tous mais pas assez pour satisfaire le désir de possession (au sens de la cupidité) de chacun ». C’est dire que c’est plus l’avidité et la dureté des coeurs que la rareté des ressources qui fait problème tant pour cette génération que pour les suivantes. La définition du développement durable en termes de besoins est trop réductrice par rapport à la principale difficulté qui est moins celle de la satisfaction des besoins (entendus comme besoins vitaux) que la propension à satisfaire des désirs de richesse ou de pouvoir, très au delà du nécessaire pour les riches et les puissants, et souvent en deça du seuil vital pour les nouveaux misérables de cette planète.

Or, on peut difficilement nier qu’il existe un lien entre le creusement de ces inégalités mondiales et la question centrale de la sécurité. Nombre d’êtres humains sont potentiellement dans la situation de considérer qu’ils n’ont rien à perdre, au minimum en émigrant illégalement, au pire en tuant ou en se tuant dans des actes de suicides meurtriers à l’encontre des symboles de la puissance et de la richesse. Ils sont une proie facile pour les entreprises terroristes, mafieuses ou sectaires.

En ce sens on ne peut dissocier le développement humain du développement durable et il faut donner à l’objectif de développement humain sa pleine épaisseur éthique et spirituelle. L’humanité est menacée certes, et même menacée gravement et à court terme, de voir son aventure se terminer prématurément mais cette menace est pour l’essentiel due à sa propre inhumanité. S’il est nécessaire de réunir, comme à Rio et à Johannesburg, des « sommets de la terre », s’il est très utile comme l’a déjà fait la ville de Lyon, en partenariat avec la Croix Verte présidée par Michael Gorbatchev, d’organiser des « Dialogues pour la Terre », il est non moins nécessaire d’organiser des « Dialogues en Humanité ». Ces Dialogues visent à construire un processus international permettant de réunir, si possible d’ici la fin de la décennie, et en lien avec les objectifs du Millenium des Nations Unies, ce que nous avons provisoirement appelé un « forum mondial sur la question humaine ».

Un projet « anthropolitique »

Pourquoi parler de « question humaine » alors que nous présentons souvent le fait de replacer « l’homme au centre » comme une réponse à nombre de difficultés sociales, économiques ou politiques ? Et bien justement parce que cette réponse ne va pas de soi. Veut-on replacer au centre du processus de la vie l’espèce qui, de la St Barthelemy a Auschwitz, a inventé le carnage ? On voit bien que l’humanité n’est une avancée qualitative du processus vital que si elle est capable de traiter sa propre inhumanité. Vieille question pour la sagesse. Mais question neuve, si on la traite comme question politique, ce qu’Edgar Morin appelait le projet « anthropolitique ».

Ce projet, Dialogues en humanité propose de le construire autour de sept grands défis, sept rendez vous de l’humanité avec elle même où notre famille humaine risque la régression voire la destruction mais ou elle peut aussi franchir des sauts qualitatifs dans la voie de sa propre humanisation.

  1. le défi de la paix et de la guerre et de la menace croissante des armes de destruction massive ;
  2. la pauvreté et la misère et le cocktail explosif qu’elle peuvent former avec l’humiliation ;
  3. le risque de guerre de civilisation qui constitue l’une des formes de ce cocktail explosif ;
  4. le défi écologique sous toutes ses formes ;
  5. le défi de la révolution du vivant dont le couplage avec la mutation informationnelle en produisant des capacités de maîtrise et de production de la vie inédits peut aussi, s’il est mal utilisé, nous conduire à une forme de « post-humanité ».
    Deux défis transversaux enfin qui constituent les deux faces de cette anthropolitique :
  6. la capacité de l’humanité à traiter sa propre part d’inhumanité et donc
  7. sa capacité d’autogouvernance démocratique.

L'espace planétaire appelle en effet un renversement radical d'une logique de civilisation et de pacification fondée sur la peur de la barbarie extérieure. La plupart des grandes philosophies politiques ont distingué “un état de nature”, où l'homme était renvoyé à la violence et à la guerre, d'un “état civil” où les rapports étaient pacifiés, l'État disposant seul du monopole de la violence légitime, selon l'expression fameuse de Max Weber. La guerre interdite à l'intérieur mais licite à l'extérieur, tel est le fondement des grandes formes politiques que s'est donnée l'humanité de lacité grecque aux États-Nations en passant par les empires. L'étranger, l'infidèle, le barbare ont constitué ainsi les figures de l'adversaire, celui face auquel la communauté se constituait et maintenait son unité.
Nous n'avons pas encore pleinement mesuré à quel point la mondialité et le fait démocratique bouleversent radicalement cette distinction pluri- millénaire. La démocratie en organisant une division à l'intérieur de la cité ou de la nation, fait baisser nécessairement la tension par rapport à l'extérieur. La mondialité, elle, conduit l'humanité à se poser la question de son unité et de sa gouvernance sans que, pour le moment du moins, elle puisse recourir à la facilité d'ennemis extra-humains pour construire sa propre pacification. Depuis 1492 et la découverte de l'Amérique, c'est-à-dire depuis qu'il n'existe plus de terra incognita pour l'humanité, c'est ainsi contre la barbarie intérieure que se joue le destin de la mondialité et c'est en Europe que le déplacement de cet enjeu de civilisation a pris sa dimension la plus tragique. C'est aussi sans doute pourquoi l'Europe, parce qu'elle a su inventer un au-delà à Auschwitz, se doit de montrer qu'il existe une voie planétaire vers le meilleur, elle qui porte dans sa chair la démonstration que l'humanité, quand elle s'enivre de volonté de puissance, peut toucher le fond de l'inhumanité.

Il nous reste peu de temps, probablement à peine un demi siècle pour que notre famille humaine évite la « sortie de route » pour des raisons écologiques, des risques d’autodestruction ou de mutation génétique incontrôlée. Les vieilles conceptions geopolitiques de la rivalité de puissance sont inadaptées à ces défis qui exigent au contraire une formidable capacité d’intelligence collective, la mise en oeuvre de stratégies coopératives et non guerrières, et un changement radical de mode de développement qui place le désir d’humanité au coeur de sa perspective. Comme le notait justement Eric Fromm dans son ouvrage prophétique « Avoir ou Etre » : Pour la première fois dans l’histoire, la survie de l’espèce humaine dépend d’un changement radical du coeur humain. Mais ce changement n’est possible que dans la mesure où interviennent des changements économiques et sociaux capables de donner au coeur humain la chance de changer, le courage et l’envie d’accomplir ce changement.

 Viveret Quand l'humanité joue son avenir (fichier pdf).

Patrick Viveret, magistrat à la Cour des Comptes, auteur de « reconsidérer la Richesse » (ed de l’Aube) est l’un des initiateurs du projet « Dialogues en humanité »


  1. Ed du Seuil, Paris, 2003.
  2. Rencontre internationale qui se déroule à Lyon en prélude au sommet mondial des villes pour l’information.
  3. PNUD - Programme des Nations Unies pour le développement. Rapport mondial sur le développement humain. Ces chiffres légèrement augmentés restent valables cinq ans après.